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Documents anabaptistes n° 1


LETTRES DE CONRAD GREBEL A THOMAS MÜNTZER

Septembre 1524


Préface


Traduction de Jean Séguy. Elle fait partie de sa thèse de doctorat es-lettres, présentée en juin 1970 à la Sorbonne, qui sera publiée chez Mouton en 1975. Adaptation de José Gallardo pour le cours d'Histoire Mennonite à l'École Biblique du Bienenberg.

Quelques changements dans la traduction pour la rendre plus littérale, et quelques notes explicatives supplémentaires ont été proposées par John Yoder (Novembre 1974).

Les titres des paragraphes n'existent pas dans le document original. Ils ont été introduits dans l'adaptation pour faciliter la lecture. L'introduction est un résumé de l'introduction à la traduction anglaise par J. C. Wenger dans "Conrad Grebel's programmatic letters of 1524" Herald Press, Scottdale, Penna 1968 et de l'introduction à la traduction allemande de Heinold Fast dans 'Der linke Flügel der Reformation" C.J. Verlag, Bremen 1962.

Les notes biographiques sur Thomas Müntzer sont extraites de la brochure "Anabaptisme et Réforme de l'Église au XVI siècle de Jean Séguy (Christ

Seul N° 1 - Janvier 1969)


INTRODUCTION

1. Conrad Grebel, fils d'une riche famille patricienne de Zürich, Suisse, est né vers 1498. Éduqué à l'école latine "La Carolina" de Zürich et dans les Universités de Bâle (1514-15), Vienne (1515-18) et Paris (1518-20), il voulait continuer ses études humanistes à l'université de Pisa, en Italie mais deux facteurs l'on fait abandonner ces projets:

1)  En 1521 il rencontre une fille, Barbara, avec laquelle il s'est marié et a eu trois enfants (Théophile en 1522, Josué en 1523 et Rachel en 1525).

2)  En 1522 il s'est converti à la foi évangélique à travers ses contacts avec le réformateur suisse, Huldrych Zwingli (1484-1531). Grebel s'associe tout de suite au programme de réforme mené par Zwingli dans la ville de Zürich. Cependant vers l'automne 1523, Grebel avec d'autres jeunes réformateurs devint très critique des positions de Zwingli qui dépendait trop du puissant Conseil de la ville de Zürich, pour la réalisation d'une église évangélique d'État dans le nord de la Suisse. Zwingli acceptait que le Magistrat remit à plus tard la pratique d'une Sainte Cène évangélique à la place de la Messe.

Zwingli a fait tout son possible pour amener Grebel et ses disciples à une position moins radicale et préserver ainsi l'unité dans sa réforme. Mais à la fin de 1524 les relations entre Grebel et Zwingli étaient très près du point de rupture.

2. Rupture entre Zwingli et les "Frères Suisses"

Le point culminant eut lieu le jour de la grande discussion publique soutenue devant le Conseil de Zürich le mardi 17 janvier 1525. Dans cette rencontre polémique Grebel s'est débattu pour défendre ses convictions sue le baptême des croyants. Mais Zwingli était prêt à suivre le Conseil dans son programme de réforme. Dans ce débat le Conseil déclara comment Zwingli avait montré qu'il n'y avait rien de mauvais dans 1e baptême d'enfants et il menaça d'exil tous ceux qui se déclaraient contre cette pratique. Le samedi 21 janvier 1525 quand 1e Conseil interdit à Grebel et à ses collègues la possibilité de se réunir pour des études bibliques, ils se sont rencontrés le soir, clandestinement, probablement chez la mère de Félix Mans, pour chercher dans 1a prière la volonté de Dieu pour cette heure difficile. Priant avec ferveur dans la crainte de Dieu quelque chose d'important se produisit. Un prêtre, George Blaurock à genoux devant Grebel supplie d'être baptisé. Cela fait, tous les autres demandèrent à Georges de les baptiser. Ainsi était né la première Église Libre. Contact avec Thomas Müntzer

Avant cela, en 1524, Grebel et ses collègues, se voyant de plus en plus isolés dans leur compréhension de l'Évangile, cherchèrent des sympathisants en dehors de Zürich, et pensèrent les avoir trouvés en Andréas Carlstadt et Thomas Müntzer. A leur groupe s'était joint l'orfèvre Hans Huiuff, originaire de Halle an der Saale, qui était devenu citoyen de Zürich. Huiuff avait des relations étroites avec sa patrie en Allemagne centrale et était entré en contact avec Müntzer et l'avait même visité récemment. Il rapporta deux écrits de Müntzer édités au début de 1524 "De la foi fictive" (von dem erdichteten Glauben) et "Proteste ou Défi" (Protestation oder Entbietung). Dans ces deux écrits Müntzer propage ses idées religieuses et pas encore ses idées de la révolution sociale. La "Protestation" contient entre autre une forte critique du baptême traditionnel. C'est compréhensible que les frères de Zürich se sentent concernés.

Ils voyaient grandir en Allemagne centrale la même opposition entre Luther et ses disciples que celle qu'ils avaient avec Zwïngli. A la fin de cette "Protestation'", Müntzer invitait ses lecteurs à lui écrire, disant qu'il leur répondrait.

Sans s'y référer textuellement, la présente lettre répond à cette invitation. Il convient ici de dire quelques mots à propos de la biographie de Thomas Müntzer.

4. Thomas Müntzer

Né à Stolberg vers 1488, Müntzer était un prêtre très versé dans la mystique médiévale allemande. Disciple de Luther dès 1519, il commença assez vite à se différencier de son maître. Pasteur luthérien à Zwickau (Saxe) il s'y était lié avec un groupe de genre spiritualiste, dont les membres attendaient avec ferveur le Retour du Seigneur. Ils accordaient plus d'importance à l'expérience mystique qu'à la justification par la foi ou à l'étude de la Bible. De plus ils pensaient que la réforme de l'Église devait se traduire par une transformation radicale des rapports sociaux. En particulier par le partage des biens de consommation (et non pas par la collectivisation des moyens ou des biens de production, comme on imagine souvent). Il s'agissait d'un spiritualisme à caractère communautaire et eschatologique. "Les inspirés de Zwickau" voulaient établir l'Église de l'Esprit des derniers temps. Ils critiquaient le baptême d'enfants maïs ni eux, ni. Müntzer ne pratiquèrent jamais celui des adultes car dans leur perspective les "ordonnances" revêtaient une importance très secondaire. A cause de cela aussi ils ne voyaient pas la nécessité de quitter leur Église (luthérienne) mais se préparaient pour le rassemblement des croyants en vue de la Parousie. Thomas Müntzer se lie par la suite, aux paysans révoltés contre la tyrannie des princes, dans la conviction que l'Esprit de l'Église pouvait être instauré par le moyen de cette révolution. Les paysans défaits à Frankenhausen en mai 1525, il fut pris et exécuté par les autorités. Luther, on le sait, avait pris le parti des princes et encouragé le massacre des paysans révoltée.

Thomas Müntzer ne mérite pas sa réputation d'anabaptiste, car il n'a jamais été "re-baptisé" et il n'a jamais pratiqué le baptême d'adultes. De même, son ecclésiologie ne porte aucune trace de cette séparation avec le monde qui se révèle essentielle dans la perspective anabaptiste proprement dite. Il est plutôt un spiritualiste militant ou révolutionnaire maïs appartient bien à 1a réforme radicale car il entend provoquer un changement total des structures de l'Église et de la société. La façon dont il lie, cependant l'État et l'Église, fut-ce au profit d'une théocratie à venir, montre que son regard a du mal à se détacher de la perspective médiévale (qui est aussi celle de ses interprétations mystiques de l'Écriture).


PREMIERE LETTRE DE CONRAD GREBEL ET DE SES AMIS A THOMAS MUENTZER


1. Adresse, salutation et introduction

Au véritable et fidèle proclamateur de l'Évangile, Thomas Müntzer, à Allstedt dans le Hartz, notre fidèle et aimé frère dans le Christ (1).

La paix, la grâce et la miséricorde de Dieu notre père et de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec nous tous. Amen.

Cher Frère Thomas,

Ne sois pas surpris, au nom du Seigneur, que nous nous adressions à toi sans te donner de titre et que nous t'apostrophions comme un frère, osant te demander d'entrer en communication épistolaire avec nous, de notre propre initiative et dans la perspective d'une future conversation ensemble, sans être connus de toi. Le fils de Dieu, Jésus-Christ, seul Maître et seul chef de ceux qui doivent être sauvés, et qui nous appelle à devenir frères par Sa Parole adressée à tous les frères et les croyants, lui-même nous a poussés et conduits à établir une amitié fraternelle (2), et à porter à ta connaissance les points suivants: de plus les deux brochures que tu as écrits sur la foi inauthentique (3) nous ont encouragés dans le même sens. Aussi te demandons-nous, au nom de Jésus-Christ notre Sauveur, de prendre notre démarche dans le meilleur sens. Si Dieu veut, cette correspondance nous sera utile maintenant et aussi dans l'avenir. Amen.


2. Ceux qui méprisent la Parole de Dieu

De même que nos ancêtres et prédécesseurs se sont éloignés du vrai Dieu, de la connaissance de Jésus-Christ et de la rectitude de la foi en lui, et aussi de la Parole de Dieu vraie, unique et commune à tous, des usages ordonnés par Dieu, et de l'amour et de la profession chrétienne, et sont devenus sans Dieu, sans loi et sans Évangile, vivant selon des usages et des cérémonies humaines inutiles (4), et non chrétiens, espérant cependant se sauver par là, ce qui était une grosse erreur, comme les prédicateurs évangéliques l'ont démontré et le démontrent encore en partie (5), exactement de cette manière aujourd'hui encore chacun cherche à se sauver par une foi de façade, sans rechercher les fruits de la foi, sans le baptême de l'épreuve (6), sans la charité et l'espérance, sans les vrais usages chrétiens, préférant demeurer dans l'état ancien avec leurs vices personnels et les usages communs, cérémoniels, anti-chrétiens du baptême et de la Cène du Christ, au mépris de la Parole de Dieu, mais dans la soumission complète à la parole papiste et à la parole des prédicateurs neo-papistes (7), qui n'est pas non plus en conformité avec la parole divine. En fait d'acceptation de personnes et de séductions de toutes sortes, il y a aujourd'hui plus d'erreur crasse et pernicieuse que jamais il n'y en eut depuis le commencement du mande. Et nous aussi, pour salaire de nos péchés, nous avons d'abord été prisonniers de ces égarements, tant que nous sommes restés lecteurs et auditeurs des seuls prédicateurs évangéliques, qui sont coupables en tout cela. Mais après que nous ayons nous mêmes aussi pris dans nos mains l'Écriture, et que nous l'ayons interrogée sur tous les points possibles, nous avons été mieux instruits et nous avons découvert les énormes et honteuses erreurs des bergers (8) et de nous mêmes aussi, à savoir que nous n'avions pas chaque jour, crié à Dieu constamment pour qu'il nous arrache à cette destruction de toute piété et à toutes ces abominations humaines, pour accéder (enfin) à la vraie foi et au véritable service de Dieu.

Et tout cela vient d'une fausse indulgence (9), et de ce qu'on cache la Parole Divine et qu'on la mêle avec la Parole humaine. Oui, nous l'affirmons, de là vient tout le malheur et cela contamine toutes les choses divines. Inutile d'expliquer encore ou de raconter les choses avec plus de précision.


3. Un frère d'accord avec nous

Tandis que nous notions et regrettions cette situation, ton petit livre contre la fausse foi et le faux baptême (10) nous a été apporté, et nous y avons trouvé un meilleur enseignement qui nous a rassurés. Nous avons enfin trouvé en toi, et avec quelle joie, quelqu'un qui soit d'accord avec notre conception chrétienne, qui ait le courage de montrer leurs insuffisances aux prédicateurs évangéliques, et de leur dire qu'ils s'abusent en admettant l'indulgence sur toutes les questions majeures, que leur action est fausse et qu'ils dressent leurs pensées propres, oui et même celle de l'Anti-Christ, au-dessus et contre Dieu, ce qui ne convient pas à la prédication et à l'action d'envoyés de Dieu. Aussi, nous te prions et supplions comme un frère, au nom de la puissance, de 1a Parole, de l'Esprit et du salut qui est venu à tous les chrétiens par Jésus-Christ notre Maître et Sauveur, d'être attentif à prêcher la seule Parole de Dieu, sans peux, à ériger et à défendre les seuls usages divins, à n'estimer bon et droit que ce qui peut se trouver clairement dans la seule et pure Écriture, et à rejeter, haïr et maudire toutes les combines, les mots, les usages et les opinions humaines, à commencer par tes opinions propres.


4. A propos du chant

Nous avons entendu rapporter, et constaté (par ton livre) que tu as traduit la messe en allemand et introduit (dans la liturgie) de nouveaux chants en allemand. Ceci ne saurait être bon.

1.  En effet, nous ne trouvons dans le Nouveau Testament aucun exemple de chant, ni aucun enseignement le concernant (11). Paul reprend les fidèles instruits de Corinthe plus qu'il ne les loue, parce qu'ils poussaient des sons inarticulés dans l'Assemblée, comme s'ils chantaient à la façon des Juifs ou des Italiens qui parlent en psalmodiant. (12)

2)  Parce que les chants en latin ont vu le jour sans ordre de Dieu et en dehors de l'exemple apostolique, et n'ont donc produit ni bien ni édification, ils édifieront moins en allemand et produiront une foi de façade extérieure,

3)  Ajoutons que Paul, Eph. V, 19 et Col. III, 16, interdit explicitement le chant lorsqu'il dit et enseigne que l'on doit s'entretenir et s'instruire réciproquement avec des psaumes et des cantiques spirituels, et que si l'on veut chanter, on doit le faire et rendre grâces dans son coeur.

4)  Ce qui ne nous est pas enseigné par des passages et des exemples bibliques clairs, nous devons le tenir pour clairement interdit; comme s'il était écrit {en l'occurrence}: fine fais pas cela; ne chante pas".

5) Christ ordonne à ses messagers dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau, de proclamer uniquement sa Parole. Ainsi Paul dit aussi "que la Parole du Christ demeure parmi nous"; la Parole et non le chant. Celui qui chante mal en est vexé; celui qui chante bien en devient fier.


5. La Cène communautaire

6) Il ne faut pas ajouter à la Parole, selon nos idées, ou rien en retrancher. 7) Si tu veux supprimer la messe, ce n'est pas avec des chants allemands que tu y parviendras; ceci est ton point de vue, peut-être, ou celui de Luther.

8)  Il faut l'extirper par la Parole et le commandement du Christ. 9} En effet, elle n'a pas été dressée (instituée) par Dieu. (13)

10) Par contre le Christ a établi et institué la Cène communautaire.

11) (Pour la célébrer) On doit employer seulement les paroles qui sont en Matth. XXVI, Marc  XIV, Luc XXII et I Cor. XI; ni plus ni moins.

12) Un "serviteur" (Diener), choisi dans l'Assemblée, les lira d'après l'un des évangélistes ou d'après Paul.

13) Ce sont là les paroles de l'institution du repas communautaire, et non pas des paroles de consécration.

14) On emploiera du pain ordinaire, sans idoles ni ajoutes.

15) Car ces choses produisent une dévotion trompeuse, une adoration du pain et l'on se détourne de l'intérieur, On emploiera aussi un gobelet ordinaire pour le vin.

16) Ceci devrait éliminer l'adoration (du pain et du vin) et mener à une droite connaissance et compréhension de la Cène, puisque le pain n'est rien d'autre que le pain, bien que dans la foi  ce soit le Corps du Christ et l'incorporation au Christ et aux frères. Car on doit manger et boire en Esprit et dans la charité, comme nous le montrent Jean, au chap. VI et en d'autres lieux, Paul en I Cor. X et XI, et comme on l'apprend clairement d'Actes II.

17) Bien que ce ne soit que du pain, on doit le recevoir avec joie; lorsque la foi et la charité fraternelle le précèdent; car lorsqu'on célébrera (la Cène) dans l'Assemblée, elle nous signifiera que nous sommes et voulons être vraiment un seul pain et un seul corps et de vrais frères les uns avec les autres.

18) S'il se trouve cependant quelqu'un qui ne puisse vivre fraternellement avec les autres, celui-ci mange pour sa condamnation; car il mange sans discernement, comme à n'importe quel repas, et méprise le lien intérieur de la charité et ce lien externe qui est le pain.

19) De même cette célébration ne lui rappelle pas le corps et le sang du Christ, de l'alliance de la croix, ni qu'il doit être prêt à vivre et à souffrir pour le Christ et pour ses frères, pour la tête et pour les membres.

20) Il ne faut pas non plus que ce soit toi qui "officie". (14) Ainsi [i.e. en rejetant l'action sacerdotale] on aura fini avec la messe, à laquelle un seul mange pour soi. Car la Cène est une démonstration de la communauté et non pas une messe ou un sacrement. Aussi personne ne doit le recevoir seul, fut-ce sur le lit de mort ou autrement. On ne réservera pas non plus le pain pour un individu isolé. Personne ne prendra pour lui seul cette nourriture communautaire, sauf à être distinct de soi-même, ce qui est impossible.

21) Selon toute l'Écriture et avec les Actes, on ne la célébrera pas non plus dans les Temples, car de cela il résulte une fausse révérence.

22) On la célébrera beaucoup et souvent.

23) On ne la célébrera pas sans observer la règle du Christ. (Matth. XVIII, 1518); autrement ce ne serait pas la Cène du Seigneur. Car sans cela tout le monde court vers les choses extérieures et oublie la réalité intérieure, à savoir la charité, et frères et faux-frères sans discrimination s'y approchent et en mangent.

24) Mais si tu veux la distribuer, que ce soit sans vêtements sacerdotaux ou ornements de messe, sans chant et sans rien ajouter.

25) Pour ce qui est de l'heure du jour, nous savons que le Christ a donné la Cène aux apôtres au repas du soir, et que les Corinthiens l'observaient de cette façon. Pour nous, nous ne fixons aucune heure précise. (15)


6. Établir  les usages des apôtres

Mais tu en sais plus que nous sur la Cène du Seigneur et nous ne faisons qu'exposer notre conception. Si nous n'avons pas raison là-dessus, enseigne-nous mieux. Laisse tomber les chants et la messe; fais tout selon la seule Parole et par elle institue publiquement et établis les usages des apôtres. Si ce n'est pas possible, alors il vaudrait mieux laisser tout cela en latin, sans changement et sans demi-mesures. Si on ne peut pas introduire les droits usages, ne célèbre pas non plus à ton idée ou selon l'usage sacerdotal de l'Antïchrist; mais enseigne au moins ce qui devrait être. Ainsi fait le Christ en Jean VI, où il enseigne comment on doit boire et manger sa chair et son sang, sans égards pour l'apostasie ou l'indulgence antichrétienne, dont les très savants et premiers prédicateurs évangéliques ont fait une véritable idole qu'ils ont répandue dans le monde entier. Il vaut bien mieux que quelques-uns reçoivent un enseignement correct, qu'ils croient correctement par la parole de Dieu, qu'ils pratiquent les vraies vertus et usages, plutôt que d'en voir beaucoup s'appuyer sur une foi fausse et trompeuse à la suite d'un enseignement adultéré. Bien que nous t'exhortions et te prions de faire tout cela, nous espérons que tu le fais de ta propre initiative. Nous t'exhortons d'autant plus volontiers que tu as écouté si aimablement notre frère, (16) et reconnu que toi aussi tu avais un peu trop temporisé et trop cédé, et parce que (enfin) nous estimons que vous êtes toi et Carlstadt, les proclamateurs et les prédicateurs les plus fidèles de la pure Parole de Dieu. Et si, tous deux vous reprenez avec raison ceux qui mêlent les paroles et les usages humains avec ceux qui viennent de Dieu, vous aussi devez vous en séparer entièrement et vous purger complètement de la prêtrise, des bénéfices, et de tous les usages anciens et nouveaux, comme aussi de vos propres idées d'autrefois. Si vos prébendes - comme c'est le cas chez nous - proviennent des intérêts et des dîmes, qui l'un et l'autre sont de l'usure pure et simple, et que vous ne soyez donc pas soutenus financièrement par tous les membres de l'Assemblée, alors nous vous en prions, renoncez à ces bénéfices. Car vous savez bien comment on doit pourvoir aux besoins d'un berger.


7. La simplicité du lieu de culte

Nous espérons beaucoup de bon de Jacob Strauss (17) et de quelques autres que les négligeants scribes et docteurs de Wittenberg estiment peu. Nous mêmes sommes pareillement rejetés par nos savants bergers. Tout le monde s'attache à eux, de sorte qu'ils prêchent un "doux" Christ, pécheur (18), et qu'il leur manque de pouvoir juger clairement, comme tu l'as bien montré dans ce petit livre de toi qui nous a tellement enrichis et fortifiés, nous qui sommes pauvres par l'esprit.*

Ainsi nous nous trouvons d'accord sur tout, sauf que nous avons appris avec regret que tu as érigé dans ton église des Tables de la loi, dont il n'y a pas d'exemple dans le Nouveau Testament (19). Bien sûr, dans l'Ancien, la loi a été écrite de façon extérieure; maïs dans le Nouveau elle doit s'inscrire dans la table de chair de nos coeurs, comme nous l'enseigne la comparaison des deux Testaments, et comme nous l'avons reçu de Paul (II Cor. III, 3), de Jérémie (XXXI, 33), de l'épître aux Hébreux (VIII, 10) et d'Ezechiel (XXXVI. 26). Si nous ne nous abusons pas (et nous ne pensons ni ne croyons nous tromper), détruis donc ces tables de la loi, nous t'en prions. Cette affaire est sortie de tes pensées propres; c'est une nourriture sans valeur, qui risque de croître, de devenir une pratique idolâtrique et de se répandre dans le monde entier, comme il en a été des idoles. Cela pourrait aussi susciter l'idée fausse qu'il faut toujours quelque chose de matériel pour remplacer les idoles, st que les ignorants puissent ainsi s'instruire. Cependant la parole est la seule chose extérieure qui doit être utilisée, comme le montra l'exemple et le commandement de toutes les Écritures, surtout en l. Cor. XIV, 16, et en Col. III, 16. Peut-être avec le temps cet enseignement par la seule Parole deviendra-t-il difficile. Mais même s'il ne devait en résulter aucun inconvénient, je ne voudrais inventer et introduire aucune nouveauté, ni imiter les savants négligeants et séduisants dans leur fausse indulgence, ni rien inventer, enseigner ou introduire de mon jugement propre.


8. Une assemblée chrétienne selon la règle de Matthieu 18, 15-18

Oeuvre avec la Parole, et établis une Assemblée chrétienne, avec l'aide du Christ et selon sa règle que nous trouvons instituée en Matth. XVIII, 15-18, et que tu trouveras illustrée dans l'usage des Epîtres. Mets-y du sérieux, avec prière commune et jeûnes, avec foi et charité, sans règles ni sanctions. Ainsi Dieu t'aidera toi et ton petit troupeau atteindre la pureté. Les cantiques et les tables de la loi tomberont d'eux-mêmes. Il y a plus qu'assez de sagesse et de conseil dans l'Écriture, pour enseigner comment enseigner, diriger, instruire et mener à la piété toutes les classes et tous les hommes. Celui qui ne veut pas s'amender et croire, mais qui résiste à la Parole de Dieu et à l'action de Dieu, et persiste donc [dans le péché après qu'on lui ait prêché le Christ, sa Parole et sa règle (Matth. XVIII, 15-18) et qu'il ait été averti en présence de trois témoins et de l'Assemblée, cet homme, disons-nous, selon l'enseignement de la Parole de Dieu, il n'y a pas à le tuer, mais il faut le regarder comme un publicain et un païen, st le laisser à lui-même.


9. La non-violence

Il ne faut pas non plus protéger l'Évangile et ses partisans par l'épée, et eux-mêmes ne doivent pas non plus se défendre ainsi. Nous avons appris de notre frère que c'est là aussi ton opinion et ton attitude (20). Les vrais chrétiens croyants sont des brebis au milieu des loups, des brebis pour la boucherie. Ils doivent être baptisés dans l'angoisse, l'affliction, la tribulation, la persécution, la souffrance et la mort; ils doivent passer par l'épreuve du feu, et parvenir à la patrie de l'éternel repos non pas en étranglant leurs ennemis de chair, mais en tuant leurs ennemis spirituels. Ils ne tirent pas non plus l'épée de ce monde ni ne font la guerre. Car ils ont renoncé totalement à tuer, sans quoi nous appartiendrions encore à l'ancienne Loi. Maïs même dans celle-ci  ? D'ailleurs, si nous ne nous abusons, la guerre était devenue un fléau, lorsqu'ils eurent conquis la Terre promise. Là-dessus c'est assez.


10. Le baptême des croyants

En ce qui regarde le baptême, ton livret nous plaît bien, et nous voudrions que tu nous en apprennes encore plus long. Selon notre conception, on ne devrait pas non plus baptiser même un adulte sans appliquer la règle de Christ (de lier et délier). L'Écriture nous décrit le baptême comme un signe au baptisé, qui change de volonté et qui croit avant et après, que par la foi et par le sang du Christ ses péchés sont lavés; - un signe qu'il est et doit être mort au péché et doit marcher dans une nouvelle vie et dans un esprit nouveau, et que l'on sera certainement sauvé si par le baptême intérieur l'on vit la foi ainsi signifiée. L'eau ne confirme ni n'augmente la foi, comme le racontent les savants de Wittenberg, qui y voient aussi une très puissante consolation et le dernier refuge sur le lit de mort. L'eau (du baptême) ne sauve pas non plus contrairement G ce qu'ont enseigné Augustin, Tertullien, Théophylacte et Cyprien, méprisant ainsi la foi et la Passion du Christ dans le cas des adultes, la Passion du Christ dans le cas des enfants non baptisés (21). Nous croyons (en nous basant sur les passages suivants de l'Écriture: Gen. VIII, 21; Deut. 1,39; XXX, 6; XXXT, 13; et 1 Cor. XIV, 20; Sagesse de Salomon XII, 19; 1 Pierre II, 2; Rom. I, II, VII, X; Matth. XVIII, l-6; 10; XIX, 13-15; Marc IX, 33-47; Luc XVIIII ,15-17 etc.) que tous les enfants qui ne sont pas encore parvenus au discernement du bien et du mal et qui n'ont pas encore goûté à l'arbre de la connaissance sont certainement sauvés par la Passion du Christ, du nouvel Adam, qui a restauré pour eux la vie qui avait été viciée. Ils ne seraient soumis à la mort et à la condamnation que si le Christ n'avait pas souffert. Ils n'ont pas encore atteint la responsabilité de notre nature viciée, à moins qu'on puisse nous prouver que le Christ n'a pas souffert pour les enfants. Lorsqu'on nous oppose que la foi est exigée de tous ceux qui veulent se sauver, nous faisons exception pour les enfants et affirmons qu'ils sont sauvés sans la foi et qu'ils ne croient pas, sur la base des passages cités plus haut. De la description du baptême et dans les Actes, ou on remarque qu'aucun enfant n'a été baptisé, mais aussi des passages cités plus haut (les seuls où il soit question des enfants: tous les autres ne les concernent pas), nous concluons que le baptême des enfants est une abomination déraisonnable et blasphématoire, contraire â. toute l'Écriture et même à la papauté. Car nous trouvons que de nombreuses années après le temps des apôtres, après Cyprien et Augustin, pendant six cents ans on a baptisé les croyants et les non-croyants ensemble (22).

Puisque tu sais toutes ces choses dix fois mieux que nous et que tu as déjà publié tes protestations contre le baptême des enfants, nous espérons que tu ne te conduis pas en opposition avec la Parole éternelle, contre la Sagesse et l'ordre de Dieu, d'après lequel on doit baptiser les seuls croyants, et que (en conséquence) tu ne baptises pas les enfants. Si toi et Carlstadt n'écrivez pas suffisamment contre le baptême des enfants et contre tout ce qui s'y rattache ,comment et pourquoi on doit se faire baptiser, etc.}, alors je m'y essayerai moi-même (Conrad Grebel), et compléterai ce que j'ai déjà commencé à écrire contre tous ceux qui jusqu'ici - tu fais seul exception -, ont erré sciemment, dans leur enseignement sur le baptême, et qui ont - tels Lutter, Leo, Osiander ,%3} et les strasbourgeois - mis en allemand cette forme insensée et blasphématoire du baptême des enfants..., et quelques-uns ont même fait pire.

Si Dieu ne nous en protège pas, je suis certain que tous ensemble nous recevons - maintenant et dans l'avenir - plus de persécution de la part des Docteurs que du côté des autres gens. Nous te prions de ne pas pratiquer ni admettre les usages des Antichrist, comme sont les sacrements, la messe, les signes, etc... Tiens t'en à la seule Parole et agis selon elle seule, comme il convient à tous ces ambassadeurs (de Dieu), et surtout à toi et à Carlstadt. Vous faites donc plus que tous les prédicateurs de toutes les nations.


11. Conclusion et signataires

Tiens-nous pour tes frères et reçois cette lettre de nous comme un signe de grande joie et d'espoir envers vous à cause de Dieu. Exhorte-nous, console-nous, fortifie-nous, comme tu le sais si bien. Prie le Seigneur Dieu pour nous qu'il vienne en aide à notre foi. Car nous voudrions bien croire. Et si Dieu nous accorde aussi de pouvoir prier, nous prierons aussi pour toi et pour tous afin que nous vivions selon notre vocation et état. Que Dieu nous l'accorde par Jésus-Christ notre Sauveur, Amen.

Salue en notre nom tous les frères, les bergers et les brebis, qui reçoivent la Parole de la foi et du salut avec avidité et désir.

Encore une chose. Nous attendons ta réponse, et si tu publies quelque chose envoie-nous le par ce messager ou par d'autres. Nous souhaitons aussi de savoir si Carlstadt et toi êtes de même avis (24). Nous l'espérons et le pensons. Nous te recommandons ce messager, qui a aussi porté une lettre de nous à notre cher frère Carlstadt. Et si tu peux aller chez Carlstadt et que vous nous répondiez ensemble ce sera pour nous une très grande joie. Le messager doit revenir ici. Nous ne lui avons pas payé tout son dû et il recevra le supplément à son retour. Dieu soit avec nous. Explique-nous et enseigne-nous ce que nous n'aurions pas bien compris. Date; Zürich, le 5 septembre de l'année 1524.

Conrad Grebel (25), André Castelberg, Félix Mantz, Jean Ochsenfuss, Bartholomé Pur, Henri Aberli, et les autres frères (Dieu le veuille) dans le Seigneur, qui t'ont écrit la présente, te souhaitent et nous souhaitent tous et à tout ton petit troupeau, et jusqu'à une autre occasion, la vraie Parole de Dieu, la vraie foi, la charité et l'espérance ainsi que toute paix et toute grâce de la part de Dieu et par Jésus-Christ Amen.

Moi, C. Grebel, j'ai voulu écrire à Luther en notre nom à tous, pour l'exhorter à abandonner cette fausse indulgence qu'il pratique sans caution biblique, qu'il a répandue dans le monde et d'autres après lui. Mais mes tribulations ne m'ont permis d'en trouver le temps. Faites-le selon votre devoir.



DEUXIÈME LETTRE DE CONRAD GREBEL ET DE SES AMIS A THOMAS MUENTZER

Cette lettre est aussi pour Thomas Müntzer, à Allstedt am Harz. (26)


1.  Introduction

Très cher frère Thomas,

Lorsque je t'ai écrit en notre nom à tous, j'étais pressé, et je ne savais pas que notre messager attendrait, de sorte que nous puissions aussi écrire à Luther. Mais il a été obligé de rester ici à cause de la pluie. Ainsi, j'ai aussi écrit à Luther pour moi et pour les autres - mes frères et les tiens -; je l'ai exhorté à abandonner sa fausse indulgence et considération des faibles (ce sont eux les faibles). André Castelberg a écrit à Carlstadt (27). Entre temps, Jean Huiuff, de Halle, notre concitoyen et notre frère, qui est passé chez toi il y a peu de temps, a reçu une lettre et un livret honteux de Luther (28). Ce n'était pas à quelqu'un qui se veut un premier-né d'apôtre, d'écrire cela. Car Paul enseigne autrement: "Un serviteur de Seigneur ne doit point être coléreux..." (2q). Je vois qu'il veut te mettre hors la loi et te livrer au prince, auquel il a lié son Évangile de même que Aaron voulait faire un Dieu de Moïse. En ce qui concerne ton petit livre et tes protestations (30), je n'y trouve rien à redire à moins que tu rejettes complètement le baptême. Mais cela je ne le vois pas là-dedans. (Il me semble) plutôt que tu condamnes le baptême des enfants et l'incompréhension du baptême. Nous étudierons avec soin ce que "l'eau" en Jean III signifie dans tes écrits et dans la Bible.


2.  Fidélité jusqu'à la fin

Le frère de Huiuff nous écrit que tu as prêché contre les princes et qu'on devrait lever la main contre eux (31). Si cela est vrai, ou si tu veux défendre la guerre, les Tables (de la Loi), les cantiques ou quoi que ce soit qui ne se trouve pas clairement dans l'Écriture, comme c'est le cas pour tous les points que je viens de détailler, alors je t'exhorte par notre commun salut à tous: laisse tout cela et toutes tes idées propres maintenant et pour toujours, et alors tu seras entièrement pur. Car dans tous les autres points tu nous plais mieux que n'importe quel autre (réformateur) des pays de langue allemande et des autres endroits. Si tu tombes dans les mains de Luther et du duc, laisse tomber les détails énumérés plus haut, et sois ferme sur tous les autres comme un héros et un combattant de Dieu. Sois fort: Tu as la Bible (dont Luther a fait Bibel, Babel, Bubel !) (32) comme protection contre l'indulgence idolâtre de Luther (qui lui et les savants bergers de chez nous ont établi dans le monde entier) contre la foi trompeuse et chancelante, contre leur prédication qui n'enseigne pas le Christ, comme ils devraient le faire, et dans laquelle ils ont ouvert l'Évangile pour que les gens de partout puissent y lire pour eux-mêmes. Mais il y en a peu à le faire, car tout le monde s'appuie sur leur personne. Chez nous, il n'y en a pas vingt qui croient à la Parole de Lieu. On croit seulement les personnes: Zwingli, Leo et d'autres qui sont considérés savants par ailleurs. Et s'il te faut souffrir à cause de cela, tu sais bien qu'il ne peut pas en être autrement. Le Christ doit souffrir encore davantage en ses membres. Mais il les fortifiera et les gardera fidèles jusqu'à la fin. Dieu te donne et nous donne sa grâce. Car nos pasteurs eux aussi sont tellement irrités et furieux contre nous, qu'ils nous moquent en pleine chaire comme des rustres et nous traitent de "démons convertis en anges de lumière" (33). Nous aussi devrons voir le moment ou la persécution nous tombera dessus par leurs soins. Aussi prie Dieu pour nous.


3.  Exhortations finales

Une fois encore nous t'exhortons, et cela parce que nous t'aimons et t'honorons de tout coeur, à cause de tes paroles claires qui nous ont fait oser t'écrire en tout confiance. Nous t'en prions, ne fais, n'enseigne ou n'introduis rien pour des motifs humains, qu'ils te soient personnels ou étrangers, et si tu as introduit des choses de cette sorte, écarte-les à nouveau. Par contre enseigne et introduis toute la claire parole de Dieu et les usages correspondants, la règle du Christ le pur baptême et la pure Cène, selon ce que nous t'avons écrit dans la première lettre et comme tu sais aussi bien que cent d'entre nous. Car si toi et Carlstadt, Jacques Strauss et Michel Stiefel (34), ne mettez pas toute votre volonté et votre désir là-dedans, comme j'espère, avec mes frères, que vous allez le faire, c'est un triste Évangile qui serait venu en ce monde. Mais vous êtes bien plus purs que ne le sont nos gens ici et ceux de Wittenberg, qui journellement tombent d'une perversion de l'Écriture dans une autre et d'un aveuglement dans un autre plus grave. Je pense et je crois qu'ils désirent devenir vrais papistes et vrais papes ! maintenant c'est assez. Dieu notre chef, son fils JésusChrist notre Sauveur et son Esprit et sa Parole soit avec toi et avec nous tous.


4. Signatures et post-scriptum

Conrad Grebel, André Castelberg, Félix Mantz, Henri Aberli, Jean Panicellus, Jean Ochsenfuss, Jean Huiuff, ton compatriote de Halle, tes frères qui sont sept jeunes nouveaux Müntzers contre Luther.

S'il t'est encore permis de continuer ta prédication, et rien ne s'élèvera contre toi, nous t'enverrons une copie de notre lettre à Luther, et 1a réponse, s'il nous écrit (35). Nous l'avons exhorté, ainsi que les nôtres ici. Si Dieu veut le permettre, noua dévoilerons par là leurs manquements, et nous ne craindrons pas ce qu'il en sortira poux nous. Nous n'avons pas gardé de copie, si ce n'est de la lettre que nous avons adressée à ton adversaire Martin (36). Prends donc en bonne part notre lettre ni savante ni raffinée, et sois certain que nous l'avons écrite par véritable amour. Car nous avons en commun la Parole, les tribulations et l'ennemi, bien que tu sois, toi, plus savant et plus fort dans l'Esprit. C'est à cause de cette communauté que nous t'avons si longuement entretenu, ou écrit.

Veuille saluer de notre part, si Dieu veut, tes chrétiens, et réponds-nous à tous ensemble dans une longue lettre. Tu nous feras une grande joie et susciteras ainsi en nous une charité multipliée envers toi.

Lettres de Grebel à Müntzer - Notes

(1)  Cette phrase, servant d'adresse, se trouve au verso de la dernière feuille de la lettre. Müntzer s'était sauvé d'Allstedt au plus tard le 15 Août.

(2)  Littéralement "une amitié et une fraternité". Le groupe au nom duquel Grebel écrit est conscient de s'être constitué pour agir ensemble.

(3)  La phrase "Foi Fictive'", qui parait dans le titre de l'un des pamphlets de Müntzer, revient dans le texte de l'autre également.

(4)  "Cérémonie" dans l'usage de Zwingli représente tout le domaine du rituel ajouté à la simplicité des symboles évangéliques.

(5)  "Prédicateur" est devenu le terme spécifique pour désigner les réformateurs nommés à leur poste par le magistrat, en distinction des prêtres jouissant d'une légitimité canonique. Grebel atteste que leur enseignement a été correct et l'est encore en partie; i.e. qu'ils commencent à s'éloigner, mais ne se sont pas encore éloignés entièrement, de la base originale, commune et correcte.

(6)  Il est concevable que "baptême de l'épreuve" renferme une allusion au baptême comme symbole de la souffrance (Marc 10:38); plus probable est la référence à la preuve de l'authenticité de la foi du candidat au baptême.

(7)   widerbaepstlich. En allemand moderne, wider- signifie anti-. Or, a traduit ici "antipapiste". i.e. protestant. Cependant au 7.6s siècle il disait aussi "encore uns fois" (en allemand contemporain wieder). . C'est le sens ici. On accuse les réformateurs d'instaurer un nouveau papisme, retombant dans 'Les mêmes erreurs qu'autrefois ils dénonçaient.

(8)   Le nom "berger" "flirt' ne comportent encore aucun sers "Professionnel".

(9)   Schonenl, "avoir des égards", désigne la disposition à doser ou freiner les mesures ce réforme pour ne pas offenser les "faibles dans la foi".

(10)  Voir l'introduction.

(11) Les deux termes "exemple et enseignement" sont importants. Pour d'autres réformateurs, seule la doctrine biblique serait normative. Pour les zwingliens radicaux la pratique apostolique sert de modèles aussi.

(12) Grebel parait comprendre les "langues" de 1.Cor. 12 st 14 comme une sorte de chant rituel.

(13) Littéralement "planté". Depuis janvier 1523 au moins, dans l'usage de Zwingli, l'expression classique de la réforme profonde est Matt. 15:13: "Tout plant que n'a pas planté mon père sera arraché".

(14) Traditionnellement, la validité du sacrement dépend du caractère sacramentel du prêtre, ce qui permit les messes valables dites par le prêtre seul. Peur s'y opposer, Müntzer devrait cesser de présider les cultes d'une manière qui laisse subsister l'idée que leur validité dépend de lui.

(15) Tous les 25 arguments alignés ici sont présents dans les écrits de Zwinglï (H. Fat,  Mennonite Quaterly XXX, 1956, 104ss.)

(16) Le respect avec lequel Grebel et ses amis s'adressent à Müntzer est basé sur les raisons qu'ils avaient de penser qu'il serait ouvert à leurs conseils et corrections. Cette expectative est dérivée de la conversation à laquelle on fait ici allusion. "Notre frère" qui a parlé avec Müntzer serait-ce Jean. Huyuf {maintenant à Zürich) ou son frère (encore en Saxe) ou le zurichois Hegenwald à Wittenberg (voir note 32) ?

(17) Jacques Strauss, né à Bâle, prédicateur à Hall (Autriche) puis à Eisenach, écrivait contre l'usure et la spéculation. Le 15 juillet 1523 Grebel avait écrit à son beau-frère Vadian, "On vient de nous apporter un livre de Jacques Strauss, articles très évangéliques, dans lesquels l'usure est peinte de ses vraies couleurs."

(18) Le "doux Christ" prêché par les réformateurs est entaché de péché dans le sens qu'en son nom on permet aux hommes de continuer dans le péché. Müntzer avait réclamé qu'on prêche le "Christ amer".

(19) Peut-être pour compenser pour l'éloignement des statues, mais aussi pour dramatiser la façon dont la loi doit être prêchée, Müntzer aurait proposé de dresser dans l'église des plaques de pierre gravées du Décalogue.

(24) Le "frère" qui a vu Müntzer a mal compris sur ce point. Müntzer n'a jamais rejeté la violence. Il parlait bien de la "croix", mais pour désigner une expérience intérieure, mystique.

(21) Qui rejette le baptême des nourrissons s'expose de suite à la question du salut des enfants non-baptisés. On y a déjà pensé.

(22) Pendant les six premiers siècles chrétiens, affirme Grebel, les convertis du paganisme ("non-croyants") et les enfants des chrétiens ("croyants") étaient baptisés tous de la même manière; sur leur confession. Le baptême des enfants est ainsi une innovation tardive.

(23) Leo Jud, collègue de Zwingli, a publié une liturgie du baptême en allemand, comme l'ont fait Andreas Osiander à Nuremberg et Theobald Schwarz à Strasbourg

(24) Andréas Carlstadt, ancien professeur puis collaborateur de Luther, avait aussi écrit contre les délais dans la réforme. Mais à part le fait d'être chassé tous deux par le prince avec l'accord de Luther, les deux "radicaux" avaient peu en commun.

(25) Tous les noms sont écrits de la même main; une liste des membres du cercle qui a autorisé la lettre, mais pas signataires.

(26) Deuxième adresse, au verso de la dernière feuille.

(27) On ne sait si Carlstadt a reçu la lettre. En Octobre 1524 il est arrivé à Strasbourg, où il a poussé les réformateurs Bucer et Capiton à défendre le baptême des enfants. Passant bientôt par Bâle et Zürich, il n'a guère pu éviter de contacter ce groupe, mais nous n'en savons rien.

(28) "Une lettre au Prince de Sage au sujet de l'esprit révolutionnaire" (WA XV, 199ss.)

(29) 2 Tim. 2:24

(30) Müntzer a répondu à Luther par un autre pamphlet, mais on ne peut le connaître encore à Zürich. "Tes protestations" désigne les textes déjà connus.

(31) Sermon sur le Deuxième chapitre de Daniel, prêché devant les princes de Saxe le 13 juillet 1524 et imprimé aussitôt. Müntzer avertit ses nobles auditeurs que s'ils ne se mettent pas  au service de Dieu, Dieu les destituera. Il ne dit pas par quel instrument ("le Turc" ?), mais le lecteur pouvait supposer qu'il pensait à une insurrection.

(32) Dans sa "lettre" (note 28) Luther a décrit ainsi l'attitude des "enthousiastes": "Les Écritures ne valent rien: Bibel, Babel, Bube.l." Grebel pense à tort que ce serait une phrase de Luther lui-même.

(33) 2 Corinthiens 11:14

(34) Pasteur luthérien, plus tard professeur de Mathématique à Jéna, décédé en 1567.

(35) Erhard Hegenwald, ami de Grebel étudiant à Wittenberg, écrit:

"… quand je lui ai demandé s'il allait écrire à vous tous, Martin me pria de vous donner ses salutations, pour que vous ne pensez pas qu'il soit indisposé envers vous, mais qu'il ne sait comment écrire pour répondre à une telle lettre. Je ne sais pas ce que vous lui avez écrit." On sait donc que Luther a reçu la lettre et n'a pas répondu.

(36) Cette phrase nous prouve que le texte conservé à St. Gall doit être l'original; donc Müntzer ne l'a pas reçu.



Remarques à propos des lettres:

A sa lecture, trois remarques s'imposent. Premièrement Grebel se considère toujours comme disciple de Zwingli. Dans presque tous les points, il enseigne les pensées de son maître; l'acceptation de l'autorité de la Bible et l'importance primordiale de la parole prêchée. On rejeté les "idoles", les "cérémonies", le chant de la Messe. Le baptême d'eau des enfants et l'inscription des dix commandements sur des Tables lui apparaissent comme des choses supplémentaires défendues. Aussi son explication de la Cène comme repas communautaire {"le repas de l'accord fraternel"}, la discipline de l'Église, le regret de l'usure et la théologie de la croix ont leur origine dans la pensée de Zwingli. Deuxièmement, malgré cette dépendance, la théologie de Grebel a sa propre originalité„ Grebel pensait qu'il était impossible d'appliquer de façon conséquente la pensée de Zwingli en prenant en considération les intérêts de l'État. La lettre nous montre comment Grebel et les frères ont essayé d'aller su bout de la pensée de Zwingli et sont arrivés à une nouvelle conception de la relation de l'Église envers la société.

D'une part l'Église renonce à faire de la foi la norme pour les non-croyants et d'autre part, elle ne se laisse pas imposer les éléments non-évangéliques dans la vie avec Christ. (Nachfolge Christi = Discipulat). Il s'en suit que l'unité entre la communauté chrétienne et la communauté civile est rompue. Cela est rendu visible par le baptême volontaire.

Dès lors il est naturel qu'elle exerce une certaine tolérance de par sa responsabilité envers Dieu et qu'elle rejette la guerre et la puissance des armes. Cette position particulière des anabaptistes devient claire quand on pense qu'en ce moment Zwingli faisait des plans de guerre contre les Confédérés de l'ancienne foi (catholique). En même temps cette lettre est un témoignage que l'Église n'existe pas seulement sur le papier. Grebel écrivit cette lettre au nom de ses frères et ne laisse aucun doute qu'ils sont prêts à en porter les conséquences extrêmes.

Troisièmement nous constatons que les contradictions entre Grebel et Thomas Müntzer deviennent irréconciliables. Les Frères sont pourtant frappés par ce qu'ils ont lu et entendu de Müntzer. Ils se nomment "les sept nouveaux jeunes Müntzer contre Luther et ils se désignent avec les paroles de Müntzer les "pauvres d'esprit" (Matthieu 5,3). Ils se sentent un avec lui dans son opposition aux réformateurs. En réalité ils n'ont pas compris ses intentions. Nous trouvons cependant dans quelques passages de la lettre une critique envers Müntzer (chant, Messe, Tables de la Loi, Baptême et Épée). En connaissance de cause, cette critique aurait même été plus virulente de part et d'autre.

En fin de compte, Müntzer ne reçut probablement jamais la lettre. Si le messager qui amenait les lettres est arrivé à Allstadt, Müntzer était parti et il a du ramener ces lettres à Grebel. Celui-ci est mort dans une épidémie pendant l'été 1526 à Mainfeld. On peut supposer que son beau-frère Vadien a conservé ces lettres qui ont été préservées jusqu'à ce jour dans la bibliothèque Vadiana de St. GallSuisse, sous la rubrique XI, 97 et 11 204.